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Tribune : Le jeu n’est pas une maladie ; jeu pathologique, compulsif, addictif… attention aux idées reçues
Alors que l’Observatoire des drogues (OFDT) vient de publier une étude sur l’addiction au jeu qui pose problème sur de nombreux aspects (scientifique, épistémologique, méthodologique…) et avant la clause de revoyure et les propositions du Sénateur Trucy qui ne manqueront d’aborder la question du jeu responsable. Jean-Pierre Martignoni, sociologue, donne sa perspective sur le jeu excessif et les politiques l’entourant via une séance d’auto-questions-réponses.
Au niveau de la pathologie du jeu, les sites de paris en ligne sont-ils dangereux ?
Pas plus que les autres jeux d’argent. Après la roulette, les machines à sous… les jeux en ligne sont présentés comme les nouveaux démons de l’enfer du jeu, par la doxa du jeu pathologie maladie. En réalité le jeu et son support sont neutres. Sans joueur, pas de jeu. C’est le joueur qui donne sens au jeu comme l’a démontré le philosophe Jacques Henriot. Les pratiques ludiques excessives ne viennent donc pas du jeu lui-même ou de son support mais de la biographie, de l’histoire du joueur et de nombreux autres éléments (socialisation ludique primaire, rapport à l’argent, croyances, culture ludique familiale, groupale…). Par contre le jeu peut mettre en lumière, voire exacerber des problèmes personnels, financiers ou conjugaux par exemple. Le jeu donne à voir sur notre société mais il serait illusoire et réducteur d’avoir la prétention de traiter les problèmes sociaux en médicalisant le jeu et les pratiques ludiques de nos contemporains. Par ailleurs en assimilant le jeu à une pathologie on déresponsabilise les joueurs. (« ce n’est pas ma faute, je suis malade du jeu ») tout en dédouanant pour partie les opérateurs, responsables mais pas coupables.
Vous refusez de parler de joueur pathologique… ?
Epistémologiquement le terme jeu problématique est plus neutre et évite d’associer ipso facto le jeu à une maladie sans pour autant nier le « problème ». Lors de l’expertise Inserm, j’ai beaucoup bataillé contre la doxa du jeu pathologie maladie qui refuse de réinterroger son dogme scientiste, jeu = drogue = addiction. Je conteste la doxa du jeu pathologie maladie en conflit d’intérêts dans cette affaire. Les études sur le jeu excessif souvent contradictoires – ce qu’oublie de préciser la doxa – prétendent qu’il y « aurait » entre 1 et 3% de joueurs addicts. Comme par hasard – on ne trouve que ce que l’on cherche – l’Observatoire des drogues tombe dans cette fourchette, mais à nouveau comme par hasard dans le bas de cette fourchette (1,3%), pour ne pas trop gêner le principal opérateur national la Française des jeux. Drôle de fourchette en réalité qui varie du simple au triple et permet toutes les manipulations. Sommes-nous ici dans la rigueur scientifique ou dans le lobbying ? Plus globalement dans notre société du care (soin mutuel), certains médicalisent – dans ce domaine comme dans d’autres – les pratiques sociales et culturelles de nos contemporains pour donner bonne conscience aux autorités politiques mais aussi pour faire de l’argent. C’est le business du jeu compulsif, public et privé. Cette collusion d’intérêts est scandaleuse. C’est l’ensemble des causes et conséquences (positives et négatives) du gambling qu’il faut étudier, sans a priori, et c’est à l’Observatoire des jeux de faire ce travail non à l’Observatoire des drogues, qui de par la nature de sa mission va avoir tendance à voir de l’addiction partout. L ‘OFDT est un organisme indispensable vu le fléau que représente la drogue. Il devrait même accroitre sa mission qui est de lutter contre la toxicomanie et non de proposer des salles de shoot comme l’a fait Jean-Michel Costes (l’ex-directeur de l’OFDT) avant d’être remercié. Mais l’observatoire des drogues n’a pas vocation me semble t il à traiter de l’ensemble des passions et pratique culturelles des français, même quand elle sont jugées excessives. Confier l’étude du jeu à un observatoire des drogues, faut quand même avoir l’esprit tordu. Bonjour la symbolique pour le secteur concerné et pour l’Etat. Après l’Etat Croupier l’Etat dealer ?
Il est important de le rappeler, car ce n’est pas anodin, que plusieurs millions d’euros ont été soudainement versés au centre de Nantes par la Française des jeux en pleine expertise Inserm, qu’une légion d’honneur a été accrochée par Eric Woerth (alors en charge du projet de loi sur les jeux en ligne) à Marmottan au bon moment. L’étude de l’Observatoire des drogues qui vient de sortir après des mois d’attente a elle aussi été décidée dans des circonstances et temporalités curieuses et s’inscrit dans un lobbying opportuniste parisien qui pose question. Elle pose en outre de sérieux problèmes épistémologiques et méthodologiques sur lesquels nous reviendrons prochainement dans une autre contribution. Même Jean-François Lamour dans son dernier rapport a reconnu les lacunes et limites de cette étude de 8 pages, avant même sa publication . Tout cela n’est pas très net. La politique des jeux de la France, le secteur économique concerné, l’intérêt général, les joueurs et la recherche sur le jeu, méritent de notre point de vue un autre traitement.
L’approche médicale pour parler du jeu et de son environnement ne conviennent-elles pas ?
Non, il faut une approche socio-anthropologique, économique, historique…du gambling. Une approche pluridisciplinaire du jeu : passion humaine ancestrale, fait social et culturel. Il y a danger à aborder ces jeux à travers la problématique de l’addiction. Car une fois acceptée comme entité morbide individualisée, les jeux de hasard sont analysés comme des formes plus ou moins graves de pathologie. Par ailleurs historiquement il faut savoir que le jeu pathologique est un construit social qui vient, pour la période contemporaine, du lobby des psychiatres américains et de certaines associations anti jeu
Que préconisez-vous alors pour limiter les risques? Il faut mesurer avant de limiter.
Je préconise la création d’une autorité de régulation unique et indépendante ( qui intégrerait l’Arjel, le CCJ, l’observatoire, différentes commissions) , à l’image de l’Autorité des marchés financiers (AMF). Il faut éviter les doublons , travailler conjointement sur les jeux en ligne et les jeux en dur. Pour l’aspect recherche/expertise il faut faire fonctionner l’observatoire des jeux au service de cette autorité. Actuellement cela ressemble davantage à une commission, dominée en outre par la doxa du jeu pathologie maladie et certaines associations familiales. C’est pas sérieux. La doxa du jeu pathologie maladie et la FDJ font tout en réalité pour qu’un véritable Observatoire des jeux d’argent scientifique ne soit pas installé, cela bousculerait leurs petits arrangements entre amis et leur business respectif. Souhaitons que la clause de revoyure soit l’occasion de faire évoluer cette situation exécrable et afin de défendre l’intérêt général.
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Catégories : Analyse, Europe, France, Prévention, Tribune / Opinions
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